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Extrait :

Recouvrir nos souffrances de poudre d’orJe suis émerveillée par la résilience des femmes. Toutes portent en elles une force inouïe. Malgré les coups du sort. Qui peut dire qu’elle n’en a jamais connu ? Les pertes, les deuils, les ruptures, les offenses jalonnent nos vies. Ils font partie intégrante de la construction de notre personnalité : le monde n’est pas tendre envers celles que les Chinois désignent comme la « deuxième moitié du ciel ». Tout est dans l’adjectif. Deuxième, ce n’est pas premier. Et le ciel, ce n’est pas la terre. La terre appartient aux hommes. Aux femmes de trouver leur bonheur dans le ciel. Et même de le porter sur leurs épaules. Car l’adage exact dit : « Les femmes portent la moitié du ciel. » Elles portent, les femmes. Elles portent beaucoup : le « peuple femme », selon la formule de l’historienne Yannick Ripa, qui représente plus de la moitié de la population mondiale, a été tellement maltraité par l’histoire !Pourtant, en Occident, au XXIe siècle, une nouvelle ère s’ouvre à nous. Prendre de l’âge est un privilège. Les décennies accumulées nous exonèrent des devoirs passés. Nous avons vaincu les aléas de la vie. Sauté toutes les haies, les unes après les autres. Enfin, le droit de se retourner sur le chemin parcouru et de se dire : « Tu l’as fait. Tu as réussi.

Tu es arrivée là où tu es, et tu n’as pas à rougir de tout ce que tu as su mener à bien. »Beaucoup de femmes ont une immense aptitude au bonheur. Et elles n’ont jamais eu autant d’opportunités dans l’histoire de l’humanité. En ce nouveau millénaire, elles ont enfin la possibilité d’écrire un nouveau chapitre de leur inscription sur la terre. Non pas contre les hommes, et pas forcément sans eux, mais dans une indépendance et une égalité qui n’ont jamais eu d’équivalents dans l’histoire récente de l’humanité, et que seules les sociétés les plus avancées peuvent enfin envisager.  Le temps est ainsi venu de la guérison des femmes, délivrées des tyrannies. Parfois insidieuses, comme certaines conjugalités oppressantes et l’assignation aux tâches domestiques auxquelles elles sont renvoyées, même hautement qualifiées. Souvent très pernicieuses, comme toutes ces inégalités socio-économiques qui persistent en dépit des avancées juridiques. Insoutenables aussi, comme toutes les violences auxquelles est exposé le féminin, simplement parce qu’il est féminin.

Comme beaucoup de mes consœurs, mon cœur s’est bardé d’une résille dorée qui me rend désormais invulnérable : nous, les femmes, nous sommes toutes des êtres de kintsugi.Kintsugi. Connaissez-vous cet art japonais ? Il consiste à réparer un objet en laissant apparaître les anciennes fêlures, que l’on comble de résine pour les réparer avant de les recouvrir de poudre d’or. Minutieusement, fragment après fragment, on peut ainsi reconstituer ce qui a été brisé, mais en laissant visible son intervention. De la résine pour ajuster, de la poudre d’or pour magnifier. Curieusement, l’objet ainsi réparé est infiniment plus beau que l’original. De banal, il est devenu unique. Exactement comme nos cicatrices, nos blessures, si nous avons su les recouvrir de poudre d’or, deviennent partie intégrante de la personne que nous sommes devenues.

Toutes les blessures de notre âme, à l’image de ces anciennes brisures patiemment recollées sur le bol japonais, ont le pouvoir de nous rendre uniques, exceptionnelles. Elles nous transforment, nous façonnent, nous exhaussent.L’art du kintsugi demande beaucoup de savoir-faire, une compétence qui ne s’acquiert qu’à force d’expérimentation et de patience. C’est l’alliance de la solidité de la résine et de la beauté de l’or qui consacre l’objet. Il en devient beau, précieux. Inimitable. Unique par ses cicatrices, le dessin qu’elles forment.Parfois, l’artiste laisse un vide : le morceau manquant n’a pas été retrouvé. Une ébréchure volontaire, une rotondité différente, parfois déformée… l’histoire de la perte et de la reconstruction est ainsi pleinement assumée. Le kintsugi magnifie ce qui a été utilisé, brisé, puis patiemment reconstitué. D’un ustensile banal, il fait une œuvre d’art.Nous sommes toutes des êtres de kintsugi.

Couturées de cicatrices, nous portons toutes les traces d’anciennes blessures. Mais nos cicatrices sont autant de fils d’or sur notre personnalité. Loin de nous affaiblir ou de nous dévaloriser, elles nous rendent uniques. Nos souffrances, nous avons dû apprendre à les combler de résine et à les recouvrir de poudre d’or. Il nous faut non seulement les assumer en nous, mais aussi les aimer chez celles et ceux dont nous croisons le chemin. Nous sommes des êtres résistants.

Manuel de guérison à l’usage des femmes – Sylvie Brunel

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