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Préface de Laure Adler:

Laure Adler

Lire, c’est se mettre en danger

Une petite table de bois est installée dans le jardin à l’ombre près de la maison. C’est l’été. Sur la table, un bouquet de pivoines. Le fauteuil est vide. Une étrange sensation d’attente nous envahit cependant en regardant cette photographie extraite de la collection privée de Cy Twombly dévoilant le lieu d’écriture de Virginia Woolf.

L’air vibre. On percevrait presque le bourdonnement des insectes. On comprend, à la douceur de la lumière, que c’est le matin, l’heure où, avant d’écrire, Virginia est encore un peu dans le sommeil. Elle aime cet état de confusion où les rêves de la nuit viennent la revisiter et se mêler aux bruits du matin, cette lente montée sensorielle où elle devine que, hélas, l’ordre va bientôt succéder au tumulte nocturne. Elle préfère que cet éveil au monde, cette

possibilité d’écouter les oiseaux, de se saisir d’une pomme, de voir voleter les papillons, se fasse insensiblement. Ce moment-là nécessite que l’on prenne soin de soi, que l’on sache où l’on va, comment le chaos va pouvoir peu à peu s’organiser, comment l’on va peut-être parvenir à le maîtriser. Pour cela un seul moyen : la lecture. Et pas n’importe laquelle.

« Ce ne sont pas des heures à perdre en recherches ou en trouvailles, à passer yeux mi-clos en de doux voyages. Il nous faut quelque chose de bien modelé, de bien net, aux arêtes propres à accrocher la lumière, gardant sous dureté de roc ou de diamant sceau même de l’expérience humaine, et abritant pourtant, tel un joyau limpide, la flamme brûlant parfois si haut et palpitant parfois si bas en nos ceurs. Il nous faut quelque chose d’éternel et de moderne. Mais l’on pourrait épuiser toutes les métaphores, et laisser filer les mots comme de l’eau entre ses doigts sans pouvoir dire pourquoi, par un pareil matin, l’on s’éveille avec au cœur un désir de poésie,

Pourquoi Virginia Woolf provoque-t-elle en nous cette émotion, cette impression de ressourcement, cette proximité existentielle ?

À la lire, on se surprend à se sentir moins effacée de la marche du monde, un peu moins faible dans nos possibilités de croire en nous-même, un peu moins chancelante pour affronter ce présent qui se dérobe et nous enveloppe dans le même mouvement.

Virginia – j’ose le prénom tant elle est devenue une compagne de fortune ou d’infortune – affole les sens, le cœur et l’âme. Avec elle se produit une forme d’identification. Nous sommes immergées dans sa trame mémorielle : la bibliothèque qu’elle nous décrit, je la vois : elle aussi, je la vois, assise dans ce fauteuil fané installé devant une des fenêtres de la bibliothèque, avec la lumière tombant sur la page du livre qu’elle a choisi, avec, dans le lointain, le bruit d’une machine agricole qui lui fait penser au sillage des navires s’approchant du rocher de Gibraltar. Elle associe sons, images, lumières. Je les associe aussi. Je me glisse dans sa manière d’associer mentalement, psychiquement, sans même m’en apercevoir. Je suis avec elle, en communion avec elle, tout près d’elle – et peu m’importe de savoir si elle est morte ou pas puisqu’elle est là, juste à côté de moi.

Est-ce cela lire ?

Je la comprends, je deviens comme elle, je suis elle, portée par la matière de son écriture, emportée par son imaginaire. Je me refuse, comme elle à porter attention aux femmes de haute taille qui sortent de la maison avec leurs raquettes de tennis pour retrouver des messieurs élégants. Non, je suis comme elle, je ne les vois pas, je ne veux pas les entendre car je suis enfermée dans le livre, en train de le lire, dans l’acte même de lire, moi qui la lis écrivant ce que signifie pour elle l’acte même de lire… Non rien, aucun événement, aucune apparition, rien du monde extérieur ne peut l’arracher, m’arracher, la distraire, me distraire de ce qui se passe entre le livre et elle, entre la lecture de son livre et moi.

« Pas davantage les papillons visitant les fleurs ni les abeilles s’affairant bien plus sérieusement sur les mêmes efflorescences, ni même les grives légères sautillant des basses branches du sycomore sur le gazon, puis, après deux sauts vers une limace ou une mouche, re-sautillant sur la même branche basse, aussi légères que décidées. Rien de tout cela ne me distrayait alors ; les fenêtres restant ouvertes, comme mon livre, sur un arrière-fond de haies d’escallonias et de lointains bleutés, il me semblait lire non un livre imprimé, relié ou broché et ouvert contre le paysage, mais en un sens le fruit même des arbres, des champs

et du brulant ciel d’été, tout comme l’air soulignant, par un beau matin, les contours de toute chose, »(2)

Lire, c’est disparaître

Lire, c’est faire corps avec soi-même.

Lire, c’est éteindre le bruit des autres pour tenter d’atteindre sa propre

mélodie.

Lire, c’est oublier, tout oublier, y compris ses lectures passées, toutes ces histoires qui sommeillent dans nos arrière-mémoires et qui ne demandent qu’à resurgir à l’improviste, ces pages entières qui nous tombent dessus – mais jamais, justement, quand on lit, quand on lit vraiment.

Lire, c’est dégager le terrain, faire table rase, retrouver l’innocence. Lire, c’est ne plus avoir peur – des autres mais plus encore de soi.

Lire, c’est se mettre en retrait du monde pour pouvoir mieux y entrer quand cela nous chante. Lire, c’est engager et expérimenter sa propre liberté, la redéfinir, la reconstruire sans cesse, en sachant que c’est un chantier qui ne sera jamais

terminé. Lire, effectivement, c’est se mettre en danger.

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